Il y a dix ans, on aurait appelé Washed Out de l’ambiant-electronica-pop. Aujourd’hui ce serait plutôt de l’électro-pop (ce qui tombe assez bien dans notre cas). Les appellations ont toujours été plus ou moins futiles. Les vagues d’influences, cependant, moins. Car Ernest Greene, l’homme derrière Washed Out, est l’une des influences directes de ce flot d’electronica insidieux dans les affres de mélodieux artistes pop. Greene produisit Memory Cassette et Neon Indian, qui eux-mêmes ont sorti le No Way Down EP de Air France qui eux-mêmes etc. La musique n’est jamais qu’un éternel recommencement.
Chez Washed Out, on cultive les rythmes en-dedans, les voix nébuleuses. On y aime surtout cette nonchalance relaxante, cette force tranquille, à la fois sûre de soi, mais jamais condescendante. “New Theory”, dans la lignée de tout ce mouvement, n’évolue que peu, et c’est bien là tout son principe et son ambiguïté. En ne variant que peu ou prou, Greene nous soumet aux problématiques de la perception. L’évolution est ainsi portée vers l’introversion, obligeant l‘auditeur, via cette si simple mélodie, sans intrusion, sans sophistication, à réfléchir sur la nature profonde du plaisir ; une quête sans cesse renouvelée.
Nous étions là. Nous étions heureux. Nous nous étions donnés rendez-vous près du point d’eau où nous nous étions connus. Dur sous un soleil de plomb, d’attendre à cet endroit découvert et sollicité. Pourtant tu es venue. Ton ombre est venue poindre au loin, me rejoignant, moi, et personne d’autre ce jour-là. Tu m’as rejoins et c’est tout ce dont j’avais besoin. Nous étions heureux.
Nous étions là. Je ne savais pas combien de temps nous sommes restés là, à nous fixer sans dire un mot. La distance s’est invitée, que nous ne l’avions même pas vu se faufiler. Entre nous. Vicieusement. Entre nous. Pour prendre la place de tout ce que nous avions partagé. Puis je suis parti. Il ne restait plus là que les photos de nous, reliques d’un passé oublié, témoins d’une période révolue. Nous étions heureux.
J’étais là. Je pensais à toi. A cet été permanent resté en suspens. C’est bête hein, mais quand j’écoute “Deadbeat Summer”, je reste allongé là, me demandant constamment, si nous existions vraiment.
Il n’y a bien plus guère que les jeunes groupes pour se lancer aussi éperdument dans l’exercice casse-gueule de la dance-pop tendance indie. C’est un peu comme déclarer pour la première fois sa flamme. Eperdu et persuadé de n’avoir rien accompli d’aussi fort. Ce que l’on aime chez Delorean, c’est cet élan presque brusque, presque désabusé. Les quatre catalans ne veulent en rien changer le monde, mais juste aller vite, se délectant des sensations résultantes.
Arguons donc. A quoi rime toute cette scène néo-dance-pop sévissant depuis l’année passée ? De Cut Copy à Calvin Harris, d’Air France aux Tough Alliance, que cherchent-ils tous à atteindre à nous faire danser ? Peut-être que la réponse est tout simplement dans la question. Peut-être que vingt ans plus tard, notre génération se posent les mêmes questions que leurs aînés ; puis les occultons de peur des réponses. Peut-être que le passé, ainsi que le futur, s’assombrissent de jour en jour.
Nous n’avons jamais autant dansé que lorsque le reste du monde s’effeuillait irrémédiablement en lambeaux. Nous n’avons jamais autant ri que lorsque le silence s’imposait ici bas. Notre génération est-elle en dépression ? Ou bien est-ce juste moi ?
Annie est revenue ! Une joie non feinte s’anime ainsi depuis le temps écoulé de la sortie d’Anniemal, en 2004. Annie est revenue, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on est très loin d’être dépaysé. Les adeptes continueront à prêcher, tandis que les allergiques continueront à déglutir à l’écoute de ces dégoulinements de kitchs eighties. Pourtant, en cinq ans, les choses ont quelque peu muté dans le paysage musical global.
Si à l’époque, Annie faisait office d’allumée anachronique, icône avec Robyn d’un folklore scandinave lointain, la deuxième partie de la décennie s’est transformée en ode éparse et confuse aux années quatre-vingt. Annie ne revient plus désormais comme exception, mais comme fruit du temps. Et pourtant, à l’écoute de “I Don’t Like Your Band”, l’on ne peut être que persuadé de la singularité d’Annie.
Avec ce brin d’ironie irrésistible, couplé d’un sens rythmique et stylistique marqué (« It’s not you, it’s not you, it’s your tunes », imparable), elle montre qu’elle ne pouvait évoluer autrement. Cette clairvoyance, ces questions futiles, ce développement exacerbés de sens habituellement réfrénés, sont tout autant de défauts que de qualités qui nous avaient bien manqué. Welcome back.
Bien que je n’aime pas l’album de Girls, à chaque fois, chaque écoute de “Laura” m’achève petit à petit. Morceaux par morceaux, une étape cruciale de ma vie défile, au ralenti, chaque détail apparaissant plus net que jamais. J’ai laissé et quitté tellement de gens. Je le regrette. Chaque jour. Mais je n’ai jamais pu faire autrement ; jamais su faire autrement. Partir. L’alternative s’avérant toujours bien trop compliqué.
L’on se retrouve constamment coincé. Une histoire d’œuf et de poule. Je ne reviens jamais en arrière, car il faudrait que je m’exprime. Je ne m’exprime pas, car je ne sais pas parler aux gens qui m’entourent. Et je ne parle pas, car je ne regarde jamais en arrière, je n’apprends rien de mes faux-pas. Ne vous méprenez pas sur le sens de ces mots . Je ne me cherche pas d’excuses.
J’imagine pourtant déjà de longues tirades où je parviens à me confondre en excuses à tous ceux que j’ai abandonné, que j’ai laissé mourir. Ou bien même quelques mots simples à la manière de Girls. Je fantasme déjà sur ces longs ou courts monologues où raison et sincérité viendront sonner le glas de ces faux-fuyants régisseurs, parant à mes futures dérobades. Je partirai pourtant toujours sans mot dire. Je ne me retournerai pas. Je vivrai avec. Je suis un putain d’égoïste.
L’écoute de Hands de Little Boots peut s’avérer déroutante. Très orienté variété pop, celui-ci est pourtant rempli de belles trouvailles, notamment au niveau de la production. A ce niveau-là, “Stuck On Repeat” s’avère être une formidable escapade dans un grand huit sans forcément de nombreux renversements, mais jouissant d’une qualité dramatique et expansive sans pareil.
Grande réussite synth-pop, “Stuck On Repeat” brille par l’altitude vertigineuse prise par une Little Boots vulnérable comme rarement. On ne sait finalement jamais, s’il s’agit de ce songe élevé ou bien de cette affliction sous-jacente, qui prend le contrôle de ce titre fulgurant, à la fois éblouissance pop, et monolithe technoïde d’une beauté froide irrésistible.
Little Boots l’a bien compris. Seule la qualité ne suffit pas. Hands en est témoin. Les heurts. L’euphorie. L’extase. La résignation. L’humanisme est notre facteur commun.
Nuit. Sombre Nuit. Noire. J’avance. Je marche. Je cours. Les larmes aux vents. Les dents se serrant. J’ai mal. Putain. Un verre. Deux verres. Salut. Salut. Un verre. Deux verres. Tristesse. Euphorie. La musique martèle. La vie se rétracte. Le présent. Oui, le présent. Mes pieds me portent. Mon esprit. Se protège. M’empoisonne. Mon cœur. S’adonne. S’épuise. S’épuise. Surf Solar. Fuck it. Dansons. Sautons. Un verre. Plus fort. Plus fort.
Où es-tu ? Je t’ai cherché toute ma vie. Ta main est si loin.
Au bord. Je marche. La solitude m’effraie. J’ai peur. Putain. Le bruit. Assourdissant. Où es-tu putain ? Soma. Noûs. Corps. Esprit. « Comme tu me vois maintenant, je suis à mon paroxysme, mon esprit noyé dans un corps meurtri. » Je suis à mon paroxysme. Le son. La vie. La mort. Qui est-on ? Qui es-tu ? Regret. Mélancolie. Nostalgie. Qui es-tu ? Je marche. Je saute. La musique. La foi. « Tout n’est qu’une question de perception. Les mots ne sont rien. Ils représentent nos vies. Dès que les mots se révèlent accessoires, c’est qu’à ce moment présent, nos existences sont désormais fortuites. »
( ♫ ) Clipse – Kinda Like A Big Deal (ft. Kanye West) [mp3]
J’ai cru que j’avais perdu cette envie d’attendre. Comme lors de nos jeunes années où l’impatience n’était ni galvanisante, ni déstabilisante ; rien de plus qu’un autre jeu dont il fallait connaître la règle. Aujourd’hui, les règles ont changé. Tout vient vite. Trop vite. L’attente n’est plus un élément primordial, car on ne peut se permettre d’attendre. La culture du tout, tout de suite ; sinon, ce sera autre chose.
Pourtant, l’un de mes albums les plus attendus de cette année est, sans doute possible, Till The Casket Drops, des frangins de Clipse. Hell Hath No Fury fut représentatif d’une année rap US 2006 de très haute volée (sorties des albums de T.I., Lupe Fiasco, Spank Rock, Ghostface), rendant l’attente de ce troisième album plus longue d’année en année. Bien sûr, les mixtapes étaient là pour laisser notre appétit en éveil, mais ce n’est pas pareil.
Aujourd’hui, l’attente se fait plus rare. Mais lorsqu’elle s’installe, un véritable ébranlement s’instaure. Surtout lorsqu’elle est nourrie d’un single espiègle et feutré, comme ce “Kinda Like A Big Deal” en compagnie de l’omniprésent Kanye West. Loin de rassasier nos besoins égoïstes, ce premier amuse-bouche, tout en mécanique et en flows saccadés, ne fera que nous faire saliver d’autant plus.
“Yo Clipse, I know I’m impatient and all and Imma let you finish, but waiting for your new album is the worst wait of the year.”
Avez-vous déjà essayé de nager à contre-courant ? De vous battre contre le sens naturel des choses ? Tout est un peu comme “Ashes In The Snow”. Là en plein milieu de cette étendue d’eau. A perte de vue un horizon vierge de tout embarras, de tout parasite. Une quiétude à la fois sereine et paralysante. Puis la vague déferlante. Puis la perte de contrôle. L’abandon. La déchéance. Avez-vous déjà essayé de nager à contre-courant ? De vous noyer à tenter de capter cette brève inspiration salvatrice ?
On nous dit souvent que la meilleure solution est encore de se laisser dériver jusqu’au large. Les bras en croix. Le souffle haletant. Les lèvres salées. Où nous a-t-on amené ? Absolument tout nous procure une douleur incompressible. La moindre pensée s’assombrit. Le moindre mouvement, la moindre envie est une épreuve. La moindre inspiration se conclut par un mal pénétrant, un déchirement sans pareil. Et l’on prend à pleine main ce qui nous reste. Ce martèlement qui nous voudrait mort.
Avez-vous déjà essayé de vous battre contre le sens naturel des choses ? De rester debout, seul et effaré, face à l’inévitable réalité du monde ? La vie est belle. Jusque dans ses plus noirs desseins. Jusque dans ses plus effroyables recoins. La vie est belle pourtant. Mais pas aujourd’hui.
La langue française a toujours eu ce grand défaut d’une non-musicalité intrinsèque prenante, même énervante. Ne pouvoir apprécier les plus beaux textes chantés à leur propre valeur, quelle grande tragédie. En discorde et en âpreté, elle prend pourtant toute sa grandeur à n’être rythmée que par sa propre allure, sa propre mesure qu’elle nourrit à partir de tout mot.
Le français est une langue poétique. Elle recèle un pouvoir d’enchantement par l’écoulement de sa diction, à la fois cohésive et langoureuse, mais également une intransigeance marquée par une nécessité de diction cadencée. Le français est ainsi une langue de poète, de conteur, d’esthète. A contrario de son homologue plus populiste, pourtant natif des langues germaniques, le français laisse à l’anglais sa fluidité, sa malléabilité. Sa mise en bouche fluctuante également.
On ne chante pas en français. On susurre. On suggère. On interpelle. On tranche d’avec la mélodie. On lui impose son propre rythme, son propre tempo. Le français est un rebelle esthète. Il ne convient en rien, mais se pose en porte-à-faux, seul, à deux doigts de l’éclat, en véritable anarchiste. Comme Brel et Gainsbourg avant, Marchet et Tellier hier, Arnaud Fleurent-Didier aujourd’hui. Le français ne se chante pas. Il se vit.
Chaque jour, une chanson. Chaque jour, une évasion de quelques minutes. Parce que parfois, j'ai juste envie de partager, de faire défiler ce qui passe entre mes deux oreilles. Ecrire pour délivrer. Ecrire par rédemption. Entre passion et fascination, un idéal. Au bout du chemin, la liberté.
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